Manu Chao
A la fin des années 80, il était le leader charismatique de la Mano Negra, l'un des groupes alternatifs les plus populaires et les plus novateurs. Dans la lignée des Clash (tout aussi importants dans le mouvement punk que les Sex Pistols, mais moins nihilistes, moins manipulateurs et plus engagés), Manu Chao et la Mano Negra -avec les Négresses Vertes, les Berruriers Noirs, les Casse-pieds, les VRP et tant d'autres- ont façonné la scène alternative française dans les années 85/ 90. En parallèle à la montée de l'extrême-droite en France, explosait un mouvement métissé et viscéralement anti-faciste qui mêlait le punk, le rock et des influences méditerranéo-hispaniques. Au cœur de cette grande internationale de ceux qui ne se laissent pas faire, des empêcheurs de penser en rond, la Mano Negra était un emblème. Chaque concert était presque un événement, et il fallait voir Manu, torse nu et débordant d'énergie, électriser les foules.Aujourd'hui, à l'approche de la quarantaine, Manu Chao est peut-être un peu moins torse nu et canalise plus son énergie, mais au fond il reste le même. Ce gars-là aime toujours les couleurs qui tranchent, les juxtapositions, les gamins de partout, les vieux qui regardent la mer, les sound systems, ceux qui se battent pour la dignité, les guitares et les voyages. Avec la Mano Negra, il a vécu des aventures folles qui les ont propulsés vers d'autres univers. La première d'entre elles a été le Cargo, voyage dément et magnifique réalisé en 1992. Cette année-là, une bande d'allumés est partie de Nantes (France) pour commémorer à sa manière la "découverte" de l'Amérique par Christophe Colomb. Un cargo, baptisé "Melquiadès- ville de Nantes", qui abritait dans sa cale une rue bretonne reconstituée (pavés et maisons de pierres compris) est allé voguer vers l'Amérique Latine. A son bord, on comptait la Mano Negra, le Royal de Luxe (troupe de théâtre de rue), la compagnie de mime et de marionnettes Philippe Genty ainsi que Philippe Découfflé et ses danseurs. Tout ce bel équipage a donné plus de 100 représentations à travers les ports, les villes et les pays traversés au cours des quatre mois qu'a duré cette odyssée incroyable. Deux ans plus tard (1994), en Colombie, une poignée d'utopistes (dont des membres de la Mano, du Royal de Luxe, des plasticiens et des artistes activistes colombiens) remet sur les rails un vieux train. Cet "Expresso del Hielo" ("L'Express de Glace") a serpenté sur des voies désaffectées de la Cordillière des Andes, ses wagons peints et transformés en mini salles de concert, d'exposition…A l'époque, Manu Chao racontait le périple dans les interviews : "Notre but, c'est d'apporter la fête aux colombiens en utilisant le train. La fête et la folie. On n'est pas payé pour le faire. C'est un projet franco-colombien, un échange culturel. Des étudiants colombiens ont participé à la conception des attractions du train, les cheminots de la Ferrovias coopèrent également. C'est une aventure fascinante. Un colombien a fait 300km pour venir travailler avec nous. Des voyageurs clandestins sont également montés dans le train. Quant à Rondel, le gamin des rues qui chante avec nous sur scène, on l'a rencontré à Santa Marta. Pour l'instant, il reste avec nous, après on verra..." C'était un drôle de train fantôme, une attraction de foire dans des décors naturels démesurés, qui s'arrêtait dans des villages perdus. Départ Bogota, terminus Santa Marta (port de pêche situé sur la côte des Caraïbes). Une sorte d'"Aguire" à l'envers. Mais, comme dans le film d'Herzog, l'aventure a parfois tourné au tragique. Au sortir de l'épopée Mano Negra, Manu Chao décide de bourlinguer à travers le monde. De ses pérégrinations est sorti "Clandestino", son premier album solo, qui s'est vendu à des millions d'exemplaires à travers la planète. Une bombe tranquille, qui semble fabriquée avec les moyens du bord et qui recèle de petits bijoux. D'ailleurs, en Amérique Latine, "Clandestino" a été un succès phénoménal. Sur les autres continents (Afrique, Europe, Asie…), l'album a rencontré un accueil incroyable qui a propulsé Manu au rang des anti-stars mondiales. Nomade infatigable, il est chez lui partout et possède des pied-à-terre à Rio, Barcelone, Dakar, Mexico… Refusant l'étiquette de "citoyen du monde", trop galvaudée, il préfère se dire "citoyen du présent". Sa vie regorge de rencontres fortes avec les gamins des rues de Bogota, des vieux pêcheurs galiciens ou les indiens spoliés de leurs droit. Cela n'a rien à voir avec un catalogue d'anecdotes exotiques au doux parfum humanitaire. L'engagement de Manu Chao est sincère et il n'hésite pas à mouiller son T-Shirt pour la bonne cause (sans qu'il y ait forcément des témoins pour en rapporter des comptes-rendus médiatiques). Ainsi, quand il fait un concert officiel en Amérique du Sud, il exige 4 jours off pour pouvoir jouer dans la rue, lors de concerts improvisés et ouverts à tous qui ont parfois tourné à la manif nationale (telle l'inauguration d'un local de "Hijos", une association de parents de disparus). A Buenos Aires, par exemple, Manu était venu soutenir les ouvriers d'une usine autogérée qui, la nuit, cédait la place à un squat d'artistes (mais à 6h du matin, les plasticiens remballaient et nettoyaient tout). La police est intervenue pour vider les lieux et le chanteur s'est retrouvé à la tête d'un cortège de 3 000 personnes qui chantait à l'unisson avec lui. De temps à autres, il raconte comment -avec 2 de ses musiciens- il s'est retrouvé au fin fond des Chiapas à faire un duel de guitare avec le sous commandant Marcos et 2 de ses acolytes tout en discutant de la redistribution des fonds envoyés pour soutenir la cause. Son adhésion aux thèses zappatistes ne date pas d'hier et déjà à l'époque de la Mano Negra, Manu reversait une partie de ses royautés aux indiens du Chiapas. Son engagement public est aujourd'hui plus humaniste que politique (il tente désormais de fixer une limite entre ses combats publics et sa vie privée), ce que reflète parfaitement sa musique où se mêlent diverses influences. Ses textes parlent d'amour, d'éducation et ses mots d'ordre tiennent plus du militantisme éthique que du slogan politique. Ses luttes s'inscrivent dans la vie quotidienne et, quelle que soit la langue dans laquelle il les décline, elles ont une valeur universelle. Avec obstination, il dépeint/ repeint le monde, à grand renfort de formules électrochoc et bariolées, remontant la montagne à chaque dégringolade. "La résignation est un suicide permanent ".
Magalie Bergès
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